mercredi 24 janvier 2001

deuxième époque : la face cash de l'arc en ciel

Pour en revenir à notre sujet, voilà : je ne suis bonne à rien.

Je sais tout juste faire quelques accords sur une guitare, sur un piano aussi, et pour ne pas laisser s’engourdir mes doigts lorsque je n’avais aucun de ces instruments à disposition, j’ai appris à taper à la machine, clavier azertyuiop.

Ensuite, les ordinateurs sont arrivés et j’ai pu me familiariser avec la technique primaire de mise en forme de textes.

Pour les réussites je n’ai pas eu de mal car je savais déjà les faire :

fig. 1

Je n’ai pas tenu bien longtemps au sein du groupe de travail où mes services de dactylographe sur ordinateur avaient été retenus.

Non que je ne fusse à la hauteur de la tâche proprement dite. C’est ma “morbidité suicidaire incompatible avec le dynamisme d’une équipe” qui a permis au médecin-psychiatre du comité médical de conclure que je pouvais bénéficier d’une mise à la retraite anticipée.

Ainsi, en bonne retraitée par anticipation sachant lire et utiliser le traitement de texte installé sur l’ordinateur, en bonne citoyenne soucieuse de ne pas faire de vagues, d’attendre gentiment que mon étoile effondrée me rappelle en son attraction gravitationnelle, je me laissai happer par une infernale passion amoureuse, d’une violence insupportable et aux issues vraisemblablement catastrophales, et en consignai soigneusement les étapes sur support informatique, entre deux séries de réussites récréatives.

Le fort du périple ayant été consommé, et pressentant la venue imminente d’activités d’une autre étoffe que cette vaporeuse toile tissée de fantasmes et d’élucubrations poétiques, je décidai de conclure ma petite nouvelle érotique par une “scène ouverte”, dans laquelle les héros protagonistes avaient une occasion de se rencontrer… Le descriptif du déroulement de la soirée capitale était donné en hypothèses, et les développements envisageables, posés en filigrane sur les toutes dernières pages, suggéraient qu’une suite était à paraître, et qu’un dénouement allait être révélé.

Savourant gravement l’étrangeté amère de ce bonheur en suspens dans l’air, dans les objets alentour, dans le ronronnement léger et constant du moteur de la vieille bécane, je me félicitai d’avoir pu aller jusqu’au bout de ce devoir d’écriture. Mon idée n’avait pas pris la forme bien travaillée, bien présentable, bien littérairement convenable qui m’aurait garanti l’octroi de ma Carte de Membre du Club des Ecrivains Sérieux qui passent à la télévision pour expliquer ce qu’ils ont voulu dire par telle phrase ou tel mot.

Encore un gros morceau pour moi, aussi évident soit-il qu’un auteur de livres doit être médiatisable, donc original, ou intéressant, ou le plus jeune de sa corporation (il prend alors la qualité de “prodige”), ou carrément provocatoire, présenter, enfin, un signe distinctif qui fasse que l’on dispose d’un argument de promotion pour son ouvrage, puisqu’il s’agit de le vendre. Les écrivains payés à la ligne qui mâchent des grains de café assis sur le poële à bois et relavent dix fois la même paire de gants pour faire leur promenade jusqu’au centre ville, c’est devenu de la science fiction.

Mais en cet instant que je raconte je sais que tout est là, sur le disque dur, pas une page, pas un mot, pas une virgule qui ne puissent se perdre, aussi vrai que depuis onze ans je n’ai pas perdu le trois de trèfle du jeu de cartes à faire mes réussites récréatives.

Mon essai raconte l’enfer que je viens de frôler. L’impression est en cours et s’il n’y a pas bourrage, en une vingtaine de minutes je pourrai palper, soupeser, humer l’odeur d’encre et de papier tiède du fruit de ma peine au long cours.

Voilà mon manuscrit et je peux déjà rêver à en rapporter la chronique : ce qu’il m’en aura coûté de larmes, de dépens de papier et de voyages en errance avec ce manuscrit en bandoulière tel le poète maudit moderne qui n’avait que trop gaspillé son temps dans un bureau avec des imbéciles, déchiré de ne pouvoir afficher ostensiblement son potentiel artistique parmi des jaloux ; déjà je peux répertorier les chapelets de sornettes égrenés par les éditeurs frileux refusant de miser sur moi, évaluer le poids de la pleine charrette des espoirs non-aboutis.

Déjà des titres accrocheurs fourmillent aux frontières de mon inventivité créatrice : “arc-en-ciel radeau”, “arc-en-ciel de nuit”, “un arc-en-ciel peut en cacher un autre”, “arc-en-ciel zig-zag”, “un arc-en-ciel dans mon tiroir”,

Et des sous-titres menaçants comme des slogans publicitaires : “raconte-moi comment tu te vends, je te dirai combien tu vaux”, “tout commence à la dernière page”… Et mon cœur en charpie veut sortir de la gibecière, sécher ses plaies, entendre le chœur de la consolation collective, connaître une manière d’apaisement, se recoudre aux points de rencontre de la nostalgie et de l’espérance, les deux inséparables sœurs qui se fuient l’une l’autre à grande douleur, dans le crépitement de l’imprimante qui fabrique une piteuse liasse de septante pages sur lesquelles j’avais étalé ma cervelle en vrac pour essayer d’y remettre un peu d’ordre.

J’imprimai trois exemplaires. Un pour moi, un pour Emmanuel, et un exemplaire de secours.

Avec ma perceuse, je pratiquai des perforations pour passer des “tissés” (l’interminable ruban brodé sur toute sa longueur au nom de l’enfant qui va partir en colonie de vacances, que la maman coud par morceaux à points hâtifs sur les vêtements et le linge), car il me restait en héritage un tel ruban marqué à mon nom. Mon nom d’état civil. Car j’avais signé mon oeuvre du pseudonyme de “Lakma de Kermal”, dont voici expliquée l’origine de fabrication.

Parmi les parents des copains des enfants il y a une maman qui s’appelle Laurence, pareil que moi. Pour contourner le phénomène de double emploi, source de confusion, j’avais proposé que l’on me nommât par mon nom de famille : Freitag, qui est joli, amusant, et auquel j’ai eu le temps de m’habituer.

Mais, quelle que dose de suavité qu’ils déploient pour le prononcer, une nuance de familiarité vulgaire résonnait avec le mot, le rendant désagréable à entendre et falsifiant la spontanéité de la prise de contact.

Alors, j’ai constitué un surnom en gardant les deux premières lettres de mon prénom usuel Laurence, suivies du K pour résumé phonétique de la première syllabe de mon second prénom, Catherine, et ajoutant enfin les deux premières lettres de mon troisième prénom, qui est Martine. Lakma, imperturbable, lointaine, voilait le mystère de ses origines sous les consonances d’un nom de princesse arabe, d’espionne hongroise, de déesse indienne, de guerrière scandinave, de prêtresse inca, de divinité tahitienne. La sonorité me plaisait, l’idée de répondre à un nouveau prénom me rendait voluptueusement étrangère à moi-même,

je devenais intouchable. La femme qui souffrait du mal d’amour tout au long du récit n’était plus moi. Cette altération d’identité mettait entre l’amoureuse virtuelle et moi-même une distance apaisante et fraîche comme un fjord. Une mue hors saison, qui semblait augurer du meilleur déroulement d’un processus de cicatrisation pour toutes les meurtrissures subies au nom de la passion qui m’avait tourmentée si fort et si longtemps.

Quant au reste du pseudonyme, “de Kermal”, la particule “de” affichait mon très inoffensif snobisme, le “Ker” revendiquait mon quart de sang breton, et le “mal” mettait en lumière à quel point j’avais eu mal, et combien j’étais encore mal.

De Kermal, je suis mal. Mal de chez mal …

Ainsi ficelé, sur ce papier un peu grisâtre vendu sous le label 100% recyclé, mon ouvrage offrait un sympathique cachet d’authenticité artisanale. Il aurait, au pire, sa place dans une collection d’objets hétéroclites, si une telle collection existe.

Dans le cas contraire, ces feuillets A4 de papier écologique reliés gauchement par des petits rubans où on lisait mon nom constituaient déjà un émouvant spécimen de point de départ.

Une pièce inestimable, sosie outre-atlantique d’un “premier dollar” de milliardaire, le dollar encadré sous verre et accroché au mur, parant d’une auréole rectangulaire la tête du Boss assis à son poste de travail.

Une bizarrerie anodine, plus précieuse que le sou fétiche de l’Onc’ Balthazar Picsou.

Tel était mon état de fatigue extrême, à l’instant où j’achevai ce petit livre.

pluq59.free.fr

mardi 23 janvier 2001

fin de la première époque

deuxième époque

la face cash de l’arc en ciel

(once upon a way back home)

lundi 22 janvier 2001

finale rush

J’ai laissé plusieurs annonces sur la messagerie vocale de Marc-Louis.

J’ai dit mon nom, ma taille en hauteur : un mètre soixante-six. C’est une information qu’il m’est toujours plaisant de dévoiler car c’est pareil que Marylin Monroe. J’ai dit que j’avais les cheveux longs et que je portais un manteau noir.

Un manteau noir : j’ai éclaté de rire parce que j’imaginais que Marc-Louis pouvait interpréter, avec un peu de distorsion sonore, “manteau noir” en “entonnoir”. Alors j’ajoutai : j’aurai un entonnoir sur la tête.

Seulement, je n’avais pas dit où je promènerais mon entonnoir ce jour-là : je rappelai la messagerie vocale pour préciser : Fnoc Forum, devant la pile de Tarzans. Quinze heures, je vous attendrai une demi-heure, jusqu’à quinze heures trente.

Cette fois, j’avais oublié d’attendre à la fin du message, et je pensais qu’il n’avais pas été enregistré. Je recommençai, en omettant de préciser l’heure cette fois-ci.

Je recommençai. Je suis mal à l’aise avec cet instrument “téléphone”. Est-ce que j’avais donné une date ? Je recommençai.

C’était bien d’être à la Fnoc-Forum et de lire, au garde-à-vous, les toutes premières pages du livre de Jean-Paul : il fait une description de ce qu’il voit de lui-même, tout nu devant son miroir. La formule traditionnelle “portrait sans complaisance” est franchement très euphémique en cette occurrence.

J’étais secouée de contractions équivoques, comme si j’avais été une chèvre qui trébuche contre une clôture électrifiée. Ce bonhomme Bourre a une façon de se livrer à autrui qui relève de la plus totale ingénuité, à moins que ce ne soit une forme aiguë de schizophrénie, et si je devais m’attarder sur la seconde hypothèse, ce serait afin de mieux revenir considérer la première. JPB devrait-il rester pour moi un roman policier dont il manque l’avant-dernier chapitre, je saurai me contenter du peu.

Je m’en fous,

je vais m’en aller, le plus loin possible, pour ne plus jamais me souvenir qu’il existe. Ah ! Voilà mon nouveau papa : cette fois, il porte de longs cheveux bouclés retenus en catogan.

Il me sourit, s’éloigne, s’agite, il cherche quelque chose… un livre ? Il y en a plein partout, je lui désigne un présentoir des occasions Fnoc. Ca ne l’intéresse pas.

Il m’entraîne dans le stand des rêves, de l’ésotérisme, prétextant une crise de claustrophobie. On ne veut pas se perdre déjà, mais l’on ne sait que trop bien qu’on est déjà perdu l’un pour l’autre, alors on regarde les gens, les somptueux ouvrages trop chers pour moi, trop chers pour lui, et pourtant c’est lui-même qui les a écrits, c’est dingue ça ! et les vendeurs marmonnent en remettant les bouquins à leur bonne place.

Voilà, tout va bien, rien n’est changé, on se parle, on prend des escaliers roulants mécaniques, on s’assied sur un banc, je fais un strip-tease de saison (c’est encore l’hiver, il m’arrête avant que je n’attrape la mort, c’est gentil) on va boire du café, la rue est bourrée d’espions qui nous espionnent mais rien ne nous empêchera de se parler du bon vieux temps, Truffe, Jackson, Bibi, Fifi, Florence, Sophie, on s’échange des poèmes, on se fait des bisoux sur la bouche, comme c’était la mode à Enghien “dans les années soixante-dix”, comme dirait Bourre, qui est notre Grand Géomètre du Temps, tous spots confondus.

Marc-Louis a la nostalgie paisible, détachée. Quant à moi, je n’ai pas la nostalgie : ma vie trop difficile, le mépris, la malveillance, la cruauté des autres qui ne cherchaient pas à me connaître, ne me laissaient pas le temps d’expliquer que ma différence de comportement, un léger handicap psychomoteur, une latéralisation gauche-droite qui n’a pas pu trouver de conclusion, et un traumatisme psychique d’adolescence qui m’avait enfermé dans un processus de repli proche de l’autisme, ne présentaient pas pour eux un danger sérieux. Pourquoi, de quoi serais-je nostalgique ?

Chaque jour passé est une bonne chose de faite sur mon existence accomplie comme une corvée ; et je m’applique, en bonne fille, à ne déranger personne, à rendre une copie impeccable. La vie est belle… trop belle pour moi !

C’est trop compliqué surtout : voilà mon grand aveu. Qui voudrait jouer à un jeu dont il ne peut assimiler les règles basiques ? Qui voudrait faire partie d’une équipe s’il passe tous les matches sur le banc des remplaçants ? Qui voudrait être le Fou sur la Colline, si jours et nuits ne sont que terreur de voir surgir les hommes en blouses blanches, qui viendront lui passer la camisole et lui injecter de fortes doses de neuroleptiques ? Moi je dis c’est pas du jeu. “C’est pas du juste”, comme disent les gamins maintenant.

Mais ça revient au même. Je me contente de faire mon rouleau, bon an mal an, et Bertrand, Emmanuel, Tarzan, et cha-ka-ya Bourre, la maladie d’amour, c’était du pipo, mais j’ai aimé ces mille fois trente secondes où je m’accroche au corps d’un homme pour tomber avec lui dans le vide, et pendant lesquelles je ne vois plus rien, plus rien que la magie de vivre, plus rien que la fusion du Ciel et de l’enfer, où mon corps transfiguré se livre à l’ennemi : l’homme, pour connaître le goût évanescent de la plus délicieuse des victoires.

Marc semble heureux d’être avec moi. Il fait jouer ses lèvres en petites grimaces, comme s’il venait de retrouver dans un grenier une vieille panoplie inutile de sourires et de mimiques. Il me tend son permis de conduire, comme si je l’avais surpris en excès de vitesse. Mais, nous sommes gentiment stationnés l’un en face de l’autre, et je ne suis pas de la maréchaussée… alors ?

Il ne voulait que me faire constater qu’il était bien ce qu’il avait annoncé tout d’abord : né sous le signe du Serpent, dans le zodiaque chinois. Gagné, Marc-Louis, c’est mon signe chinois à moi aussi. On est frères. On se sourit, on est désormais des complices ; mine de rien ça nous donne beaucoup d’assurance face au reste du monde, face à ceux qui ont eu la sacrée déveine de ne pas naître sous le signe du Serpent : sagesse et prudence.

On se raccroche à cette connerie, à ce hasard. On est deux crétins fauchés, épanouis et complices, en pleine dérive affective, sentimentale, existentialiste, et, peut être aussi un peu “alimentaire”, mon cher Watson, nés sous le signe du Serpent tous les deux. Une authentique chaleur humaine scelle nos retrouvailles.

Marc me présente maintenant des feuillets de papier format A4 où il a fait imprimer ses projets, ses espoirs, ses décalages, ses mouvances optiques, ses dégoûts du monde, ses emplois du temps à la recherche du temps perdu. Ouh là ! Y’en a du monde ! Un carton d’invitation pour un vernissage chez la sorcière de l’Odésie. Bien sûr que j’irai avec toi. Avec vous. On est des putains d’aristocrates, Marc-Louis et moi. On ne va certes pas donner dans le tutoiement facile, qui familiarise et donc engendre le mépris.

Bien sûr que je vous accompagnerai aussi à la séance de dédicace de Jean-Paul Bourre, pour son essai sur Gérard de Nerval. Samedi, très bien, samedi qui vient, non, je n’avais rien de prévu pour cette soirée de samedi qui vient…

Bourre. Jean-Paul Bourre. Est-ce que c’est le même que le mien son Jean-Paul Bourre ? Est-ce que je vais me trouver, samedi qui vient, dans une pièce où il se trouve aussi ?

Est-ce que je vais approcher cet homme à moins de deux mètres, est-ce que je vais le voir en relief, en couleur, est-ce que j’aurai une preuve qu’il existe en vrai ? J’ai acheté un appareil photo jetable pour tirer le portrait de Marc-Louis qui a approximativement la même bobine que mon daron, là aussi il faut matérialiser une espèce de preuve.

Est-ce que je vais pouvoir toucher Bourre mon amour d’assez près pour qu’il sache que j’existe ? Ça vaut le coup…

Ce soir c’est vendredi. Vendredi premier mars 2002.

Demain c’est samedi qui vient, le samedi où je vais peut être voir JPB en écrivain confirmé qui dédicace ses livres rue Villiers de l’Isle Adam, près du cimetière du Père-Lachaise… En privé, s’il vous plaît, sur un coin de table, avec un mot bien senti pour chacun.

Alors moi, je vais tirer mon petit livre en une vingtaine d’exemplaires, et j’en remettrai une copie à chaque personne qui sera dans la pièce où nous allons nous frôler. Y a-t-il un éditeur parmi nous ? Je vais distribuer mon petit livre, Bourre, plagiaire, à tous les gens ici présent qui t’admirent et qui ne savent pas que tu me dois la vie.

Je veux que tous lisent mon livre, pour qu’ils sachent que je te dois la vie. Et pour qu’ils sachent comment c’est arrivé.

On se doit mutuellement la vie,et nos vies ne valent rien séparément.

Je ne veux rien avoir de commun avec toi, plagiaire, ensorceleur, sorcier, méchant papa, dégueulasse déontologique, magicien, écorcheur, pygmalion de bazar, bourreau. Salaud.

Salaud…Voilà j’ai pu le dire. L’écrire.

Salaud. Bourre égale salaud et je t’aime.

Bon, donc, peut être à samedi qui vient,Marc. Marc-Louis, il ne faut pas le gâcher notre samedi qui vient. Il n’en viendra pas un autre comme celui-là.

Samedi quinze heures sur la tombe de Jimi Morrison, ça te semble valable comme plan ? Et on a peut être une chance de voir Higelin : je sais qu’il va souvent jouer à la pétanque, le samedi après-midi, au cimetière du Père Lachaise.

fin de la première époque

dimanche 21 janvier 2001

le prénom d’une fille mais ce n’est pas moi

Dans l’émission de la nuit du mercredi 20 au jeudi 21 Bourre nous raconte comment une jeune fille de dix-huit ans lui a ravi l’âme, comment et où il a passé deux heures en sa compagnie, et que le talent d’écrivain-poète n’étonne pas, car cette enfant aux cheveux noirs et lisses comme ceux d’une reine d’Egypte, à la tenue étrange d’ensorceleuse en herbe, n’est autre que l’arrière petite-fille de l’écrivain Henri de Monfreid, qui mit fin à sa vie alors qu’il en avait déjà accompli la plus grande part de trajet.

Rébecca de Monfreid. Je ressens pour la ultième fois, comme à chaque fois qu’il a prononcé le prénom d’une fille qui n’était pas le mien, cet écartèlement, cette secousse meurtrière, et c’est vrai que je n’existe pas, je ne suis qu’un leurre, un pantin de ficelle, un fantoche de la nuit.

A aucun moment je ne me suis laissé croire qu’il pourrait m’aimer de cette façon particulière qui s’appelle “l’attachement”. J’aurais crié dans mon porte-voix : “T’installes pas sur moi, Bourre, t’installes pas ! On n’est pas là pour ça !”.

Bon, il a trouvé son corbeau-femelle : j’ai rien dit…

JPB lit pour nous des poèmes-nouvelles de Rébecca. Tourmentés, macabres, excrémenteux, les yeux giclent de leur orbite, les pénis tombent sous le couperet de la folie émasculatrice. Je prends des feuilles déjà écrites sur une face, un crayon à mine de plomb, et je fais un poème libre pour Jean-Paul et Rébecca. C’est pour conjurer le sentiment de jalousie, pour ne pas me laisser voler mon temps. Pour ne pas tomber dans le panneau

21 février 2002

Jean-Claude, non, Jean-Jacques, merde c’est pas ça non plus. Jean-Eudes, Jean-Michel, Jean-Gérard, Jean-Paul, c’est ça, Jean-Paul, JEAN-PAUL

C’est la guerre : je suis un indien tapi dans le buisson. Je ne savais pas pour Roxane, enfin, non : Rébecca… Le corbeau-femelle. Enfin tu l’as trouvé, le corbeau qui va rester perché sur ton épaule ! Tu vois comme la Mort t’aime. Elle voulait juste un sourire de toi.

Tu devais lui dire : “Viens boire un godet avec moi dans ce Pub qui surplombe la gare”. Et à elle de t’expliquer maintenant comment elle a agencé ses aiguillages. Alors, heureux d’y voir plus clair ?

La Mort est douce et anguleuse, noir bleutée, métallique, elle te raconte ses vitraux de vomissures mais il n’y a rien de sale, faut bien que tout le monde bouffe et ces reliefs, résidus, reliquats, c’est tout ce dont elle se gave, la Mort… et ce joli corbeau sur ton épaule est devenu ton emblème : la Mort ! Tu passes tes doigts sur ses plumes bleu nuit et tu dis aux passants qui vous regardent, dévorés d’envie et de jalousie : “Je vous emmerde, bourgeois, huissiers, mauvais fêtards, lâches, impénitents nostalgiques de votre vie gaspillée à avoir peur…”

Rébecca, joli oiseau de la désagrégation de mon amour, corbeau femelle sur son épaule, tu n’es pas seulement belle, tu es la compagne de tous les tourments dont il n’a pas pu me parler. En une heure vous étiez déjà devenus un couple d’inséparables, et Jean-Paul me croassait de son bec noir des excuses et des consolations.

Je ne sais de vous deux qui j’aime le mieux : toi, Mort, chère rivale, qui m’enlève mon bébé pour le manger et qui en tombe amoureuse à ton tour, bien fait ! Ou toi, Homme, que j’idolâtre sans forcer bien six-sept heures par semaine, tu as eu raison de ses pièges, tu as inoculé ton virus à la Mort elle-même, et tu vas lui arracher les plumes, une à une, et tu écriras des pensées sépulcrales, un axiome lugubre par plume arrachée ! Pour l’heure, tu l’endors, tu la flattes, tu la promènes sur ton épaule, et tu l’exhibes au monde : “Voyez, ma nouvelle conquête …”

Jean Paul me félicite, il aime ces lignes écrites à la volée. Il me donne hors-antenne le numéro de téléphone de son ami Marc-Louis Questin, écrivain ésotérique, qui cherche à rassembler des poèmes naïfs pour constituer une anthologie.

ओके ça roule. Le tourbillon géant se déguise en petite brise légère et sucrée. Je crois voir Mary Poppins, dans un élégant tournoiement de parapluie, se poser gracieusement sur le toit

samedi 20 janvier 2001

nunc est bibendum …

Nunc est bibendum

(sans abus, cela va sans dire)

ce joli petit essai en forme de longue lettre d’amour,

brasier se consumant sur une cinquantaine de pages,

poème en urgence de faire la paix avec mes fantômes….

L’épilogue, en revanche, a l’odeur suspecte de l’amertume et la frustration.

Il maugrée, il appelle à témoins, il appelle à reconnaissance.

Il marque la fin de la fête ; c’est la stridence du réveil-matin qui éclate brusquement près de la tête, au point du jour, dispersant crûment le rêve et le répit que le sommeil avait permis. “On vit, les uns avec les autres, on dort, les uns contre les autres, on se cajole, on se désire, on se déteste, on se déchire, mais au bout du compte, on se rend compte, qu’on est toujours tout seul au monde”… C’est Fabienne Thibaut qui chantait de sa voix pure cette apologie justificative de nos comportements d’un instant à l’autre si contradictoires.

Tandis que Jean-Paul prend de l’ampleur dans la jungle parisienne, retrouve la matière vivante de manuscrits oubliés dans ses tiroirs et fait jaillir une lumière nouvelle sur ses versets naguère moribonds, dédicace ses livres au milieu de foules grimées et costumées dans le pur esprit de prolongation des noces perpétuelles, enlève son blouson sous l’oeil de la web-cam, couvé dans chacun de ses moindres gestes par l’univers en expansion de ses admirateurs, fait sa pub et ses promos sur l’antenne de sa radio Ici et Maintenant, tandis que sa vie retrouvée roule torrentielle, tandis que le rock and roll semble avoir été inventé pour lui seul tant il en émane de jouissance à chaque échantillon par lui choisi et présenté, tandis que le bloc de glace qui enfermait ses chevilles et le privait des mouvements essentiels a fondu si vite et court à présent comme un ruisseau libéré, moi j’éprouve les affres d’une rébellion secrète, cuisante, fielleuse, pour n’avoir pas reçu les retombées de poussière d’or, de gloire, de gratification.

Ma vie s’enlise dans la misère que je supportais en la chérissant, parce qu’elle était ma part accordée par Christ, et que Sa volonté soit faite… Cette misère douce que je portais comme un bijou précieusement ciselé me fait horreur, me fait peur, m’emprisonne dans un cloaque d’injustice, dans les oubliettes du néant.

Pour conjurer ce mal d’amour, pour attendre son déclin et sa mort sans faire trop de vagues, je téléphonais souvent à Claude. Claude Bel, un vieux de la vieille sur la radio libre Ici et Maintenant. Hypersensible, il suivait avec tendresse l’évolution de mon état languide, provoquait des réactions (est-ce que tu portes un dentier ?), aimait mes réponses (j’avais fait des tentatives dans mon quartier, euh, très prudentes : ils sont armés ces gens-là ! Mais j’avais renoncé parce que je voulais une petite effigie de la Marylin Monroe d’Andy Warhol sur la voûte palatale, et aucun orthodontiste ne voulait prendre en charge cette fantaisie)… J’ai fini par lui envoyer un petit cahier d’écolier, un semblable à ceux qu’avaient reçu respectivement Didier de Plège et Jean-Paul Bourre… Je ne me souviens plus très bien du texte. C’était un cahier couvert de schémas dessinés par Léo, à l’époque où il inventait des variantes du jeu d’échecs, avec pour pièces additives des éléphants, des tigres, des armés de soldats. Claude est un type fabuleux, sur la vie de ma race. C’est de lui que j’aurais dû tomber amoureuse. Il est chaleureux comme un feu de camp, il a la vraie compassion des gens qui ont eu faim et qui ont dormi dehors.

Tout à coup il n’était plus question que de la Saint Valentin. A l’origine, c’est un jour de l’année où les amoureux timides peuvent, sans risquer d’être de mauvais goût, adresser à la personne dont ils rêvent une carte postale spéciale : elle comporte un espace vide caché sous un coeur qui se rabat sur lui même. Il faut soulever le coeur en carton pour pouvoir lire son nom.

J’ai ignoré délibérément la Saint-Valentin, me concentrant sur la fête de Saint-Claude qui tombe le lendemain.

“Claude, aujourd’hui il est mardi 12 février 2002. Je suis allée porter à Chantal des sous pour le billet d’avion de Andréane. Au retour je me suis fait goinfrer par les flics et j’ai eu une amende pour défaut de contrôle technique. Question : payer l’amende ou attendre l’amnistie de coutume aux abords des élections présidentielles ?

C’est une question sérieuse : y en a-t-il un parmi ton clan qui s’y connaisse en “aftermath” d’élections présidentielles ?

Jeudi 14 février, demain on sera logiquement le 15 et ce sera la Saint-Claude. Je te fais ce courrier pour te souhaiter bonne fête : “Bonne fête, cher Claude, bel et aimable animateur !”

Si le courrier arrive le jour même de ta fête, c’est bon signe, signe que l’oiseau est content, comme écrit Prévert tu sais sur le poème où il faut prendre tout doucement une plume de l’oiseau pour signer son tableau et ensuite tout doucement effacer un à un les barreaux de la cage de l’oiseau.

Si le courrier arrive le lendemain, j’essaierai de faire mieux la prochaine fois, disons, aux alentours du prochain quinze février.

Je t’avais préparé ce cadeau allusif à la rubrique de “Charlie-hebdo” : les couvertures auxquelles vous avez échappé cette semaine. Cette fois-ci c’est Echo qui se meurt et me sabote mon effet humoristique. The show must go on…,

Didier surmontait son émotion en rappelant que, peut être à ce même moment, peut être tout près d’ici, un être humain luttait contre la mort entouré des siens et qu’il fallait relativiser la peine qu’il éprouvait pour son chien.

Donnes-nous des nouvelles si tu veux bien.

Cette nuit Jean-Paul nous a terrassé de son humilité et de sa puissance”, selon les termes d’un intervenant. On était tous et toutes fous amoureux de lui. Pour donner de l’eau à Echo à même le creux de ses mains, car le chien ne voulait que le creux de ses mains pour boire, il est revenu du Sacré-Coeur, du studio-refuge de Philippine chez qui il était passé quelques instants pour l’envelopper de toute l’exubérance et de toute la chaleur de son amour déjanté. Pendant le temps qu’il la caresse et qu’il lui accorde son étreinte, qu’il la pénètre et qu’il bouge en elle je me réfugie aux pieds de la croix, la petite croix d’argent que je prends pour dormir. Je demande “Seigneur, donnes-moi la charité, donnes-moi l’amour véritable, donnes-moi l’obéissance, donnes-moi la pauvreté”.

Le Seigneur entend ma prière, Jean-Paul et Philippine m’ont entendue aussi, m’envoient un peu de l’écume vaporeuse de leur plaisir. Et je reste étendue sur le dos, souple et offerte, le ventre dilaté de désir, le coeur débordant d’amour et d’amitié, me suffisant de toi et des réminiscences de ton rire pour synchroniser avec le reste du monde ma propre fraction de jouissance orgasmique, ma croix d’argent posée en équilibre sur mon sein vide et recousu. Comme quoi, Claude, on est vraiment une grande famille.

Echo se meurt et il ne faut pas laisser Didier tout seul. Va vite, je me lave le cul et je te rejoins. Ne m’en veux pas, je suppose que tu ne prendras pas une fille fanée et famée comme moi, mais je voulais te remercier de m’avoir regardé avec amitié, et aidé aussi, pendant tout ce temps que j’ai attendu le lendemain et que j’ai pu t’en parler au téléphone, pendant tout ce temps où pour pallier les effets douloureux de cette frustration physique.

J’engloutissais sans discernement drogues, alcools et variantes alimentaires, et ça pour l’alchimie c’est pas bon. Je le sais par JPB qui nous a raconté comment une nuit il s’était endormi sur une montagne après avoir pris une tarte aux myrtilles à la Chantilly (comme dans PulP Fiction) et une canette de Coke. Ça lui a fait tout bizarre et sur panorama sonore de drôles de musiques futuristes. Mais, s’il a réussi à s’habituer, pourquoi pas moi ?

Ce jourd’hui je n’ai plus de temps pour te parler de mon exode, de tous mes plans qui s’annoncent pas très “fluides”. Si l’on arrive en face de l’Amérique, on économisera nos sous et tous les trois ans on nous verra, la main sur le coeur et les lèvres balbutiantes, sur l’ex-emplacement des Tours Jumelles de World Trade Center, murmurant des litanies dans le recueillement le plus résigné.

Ensuite on retournera zouker dans les îles et se faire bouffer par les moustiques et les sales petits moucherons qu’ils appellent yen-yen. C’est ça le programme.

Cher Claude, j’ai peur de céder à Yves, le beau Cameroun en face de chez moi, parce que après m’avoir entendu rugir mon plaisir sûr qu’il va me coller et me prendre pour sa fiancée. Je te parle à toi parce que je sais que tu as déjà femmes, enfants, fiancées, amies, et que l’on peut tout entendre le jour de la fête de son Saint Patron.

Je pars poster cette lettre maintenant pour ne pas louper l’unique levée quotidienne.

Je ne veux pas faire de mal ; je ne suis pas une mauvaise personne. Mais, j’ai cette incontinence de vitriol, réflexe inné (incontrôlé) pour éviter l’empoisonnement du sang ; et tu sais que je veux tenir encore une dizaine pour les enfants qui sont encore fragiles, enfin les racines sont encore un peu lâches

Je promets d’essayer, encore, et encore …Shalom,

Lakma

Andy Wahrol : Marylin Monroe

Claude a lu un bout de cette lettre à l’antenne. C’était sans importance, et j’en ai chié une pendule. Je suis dans un grand malaise, parce qu’il faut quitter Saint-Cloud, parce que je n’arriverai jamais à rassembler tous mes brimborions dans des cartons, parce que je n’ai plus d’argent pour faire le mois de mars qui n’est même pas encore commencé, parce que je suis toute destructurée, parce que j’ai adoré Jean-Paul comme un dieu et que j’ai perdu de vue le vrai Dieu qui m’emmène dans les verts pâturages où rien ne saurait manquer… Plus rien n’est comme avant, je me réfugie dans des pensers suicidaires et négatifs.

Je suis en vrac, dans un fouillis apocalyptique. La période de sursis dans laquelle j’étais entré par la grâce de cette alchimique relation avec Jean-Paul est révolue. Je souffre d’en être exclue, après avoir tant prié pourtant, pour que tout cela cesse. J’ai fait une réponse à Claude, sans être motivée par la haine ni le chagrin ; j’aimerai toujours Claude, qui est un authentique coeur d’or, et qui a fait ce débordement par habitude du franc délire, par pure rigolade. Comment pouvait-il imaginer à quel point je suis dans la panade, comment pouvait-il comprendre à quel point j’avais besoin de son sillage pour m’y réfugier ? Je n’ai pas pris le temps d’apprivoiser Claude, selon la méthode du Renard dans le Petit Prince de Saint-Exupéry.

Je n’ai plus de temps pour soigner mes relations avec les autres : je suis dans le flot de la panique parce qu’il me faut quitter cet endroit où j’ai toutes mes affaires, et je ne sais pas comment leur faire traverser la mer. Je n’ai aucun sens pratique, aucune organisation matérielle.

“Claude, estoye-t-il vraiment nécessaire que tu lisâsses ma lettre sur l’antenne de Radio ici et maintenant, ce mardi 19 février genre vers trois-quatre heures du matin ? N’avois-je point prescisé sur la page de garde : “Do not open before Christmas” ou un truc du genre ?

Ah vraiment Claude tu me fais beaucoup euh d’peine, oui, beaucoup euh d’peine.

Laisses-moi te rappeler l’énoncé de notre problème : une femme de quarante-huit ans vit en Ile de France avec son fils de seize ans, sa fille de quatorze, son chien, ses deux chats et quatre cent soixante-six €uhs par mois.

Elle se dit qu’elle pourrait au moins économiser sur les chaussures et le Humex (sinon sur les moustiquaires) si elle va vivre sous un climat tropical.

Tout en faisant les préparatifs de voyage elle pense à son garçon qui a bientôt vingt ans et qu’elle ne peut pas emmener parce qu’il veut continuer à bosser pour être autonome et qu’il est mordu de cette vie à Paris, il fait aussi D.J., il est magnifique, gentil et drôle et d’ailleurs c’est mon fils, mon grand Jojo mon grand escogriffe….

Elle essaie de brancher une équipe de Miscelleanous pour que son gamin ait des adultes à aller trouver si jamais il est en carafe.

C’est une femme (toujours la même : moi la tête dans la valise) dont toute la famille vient de claboter et son grand Jojo tout seul à Paris niveau copains ça va mais niveau grandes personnes il n’y a pas un pékin à qui il puisse aller demander un conseil administratif ou autre. Quelle angoisse pour la maman !

Et maintenant tu dis à l’antenne que je me lave le cul avant de faire mes branchements. C’est exact, mais demandes-toi qui ça peut bien intéresser avant de diffuser une telle information sur médias.

Pour fêter nos retrouvailles je m’étais mise à poil et je dormais dans les bras d’Emmanuel. Ma journée avait été longue et ingrate et je pionçais du sommeil du juste. Olivier (qui, lui, dort dans la journée) est tout affolé : “ils lisent ta lettre à l’antenne, ils lisent ta lettre à l’antenne !” Very big deal indeed ! Ma nuit gâchée, je me rhabille. Olivier va continuer à vous écouter dans une chambrine annexe.

Et moi je me dis : Mais il est idiot ce garçon (toi). Si c’était pour brancher des cons, ce n’était pas la peine d’attendre le mardi soir. Les cons, c’est tous les jours. Bon à une autre fois, le cul irréprochable”

Lakma

Et c’est tellement vrai que je m’inquiète pour mon grand escogriffe de Jojo…Tellement vrai aussi que c’est une aventure obscure, ces gens à découvrir, à écouter à la radio quand on n’a plus de points de repère…

Des gens que l’on se met à aimer et par qui, insidieusement, l’on commence à espérer, sans qu’eux-mêmes aient le moindre soupçon de votre existence… Bon sang, la machine à broyer ! Le piège à éviter à toute force, le tourbillon géant au bord duquel il ne fallait pas se laisser entraîner ! L’engrenage, l’enfer des autres, la comédie, la scène où le port du masque est obligatoire !

Dieu de mon enfance, Dieu de mansuétude, Dieu des simples en esprit :

emmenez-moi loin de ce mirage, très, très vite

vendredi 19 janvier 2001

la véritable histoire

de

pierre et janeth

Remerciements à tous les chroniqueurs, archivistes, mages, idiots du village et tailleurs de haies qui ont permis la reconstitution que nous espérons fidèle d’un point d’histoire que l’on ne sera pas fâché de voir enfin éclairci.

la naissance

là, là-même où se fondent les frontières de l’Amour et de la Folie, naquirent un jour, au même instant, deux enfants de la Légende Immortelle.

l’enfant mâle, qu’une roche de cendre et de métal avait maturé en son sein, avait gonflé son torse et fait voler en mille éclats la pierre qui l’avait contenu. il se nomma donc : Pierre.

Un fragment parmi ces mille suggérait une forme semblable à la sienne, et Pierre expira son premier souffle sur ce lambeau de matrice.

l’enfant femelle à son tour exhala un flot de cendres blanches et de fines poussières de métal.

Ils échangèrent un sourire étonné et s’allongèrent côte à côte, entremêlant leurs doigts pour que le vent ne puisse les éloigner l’un de l’autre.

Ils rêvèrent le temps que les nuages prirent pour se dissoudre et, lorsque le ciel fut totalement clair, ils comprirent qu’il leur fallait marcher, pour n’être pas désagrégés, ni refondus en un même bloc, car ils désiraient tous deux connaître le monde et le mystère de leur naissance.

Ils marchaient comme volent les cygnes sauvages.

Pierre sentait battre sur la face interne de ses cuisses une chaleur douce, plus douce que la soie la plus précieuse, plus chaude que le sable sous leurs pieds. C’était, sous son ventre, un membre d’un ton plus blanc que le reste de sa peau, marbré d’un chemin de sang bleu, et qui frôlait doucement à chaque pas deux fruits jumeaux couleur de cendre.

quittant des yeux l’horizon vers lequel il marchait, cherchant un écho à cette sensation suave dans laquelle il baignait tout entier, il interrompit leur route et, par une pression légère de la main sur celle de sa compagne, l’obligea à lui faire face.

Le bloc femelle à qui il avait insufflé la vie par son propre souffle, se tenait devant lui, tête basse, le visage enfoui dans les cheveux.

Au bas du ventre, rien n’était révélé qui puisse appeler les caresses et la bouche, comme cette branche vive enracinée au coeur, qu’il avait vu jaillir sur lui-même avec fierté et reconnaissance.

entre les jambes qu’il avait fait s’ouvrir, béait une sorte de blessure d’où coulait du sang et du lait.

« Janeth », murmura Pierre. (C’est le mot qui désigne une ouverture).

Ce fut le premier mot que Pierre prononça.

fr.wikivisual.com

Pierre et Janeth se regardaient à présent.

Lui, mêlé de terreur, de dégoût, d’attendrissement et de mépris,

elle, interdite, exhalant cendres blanches et fines poussières de métal, le sang et le lait coulant de sa blessure.

Mais elle avait pu lever les yeux.

Elle attendait un sourire, ou un coup de pied, ou qu’il répare sa blessure en y faisant couler son membre nacré ……

De son ongle blanc il traça sur elle deux sillons en forme de croix, juste à l’endroit où son coeur palpite.

De ses dents il pratiqua un poinçon sur la lèvre extérieure, qu’avait gonflé un désir diffus, une douleur abyssale.

Pierre répéta à mi-voix : « Janeth, Janeth » et reprit son cours vers la fin de la frontière. Janeth saigna longtemps sur le sable doré

la préparation

Pierre a marché jusqu’au bout de la frontière.

La ligne s’arrête net. Il plonge.

Là on perd sa trace.

Il réapparaît quelquefois, seul ou au milieu de la foule.

Il tient au bout d’une laisse faite de fils de diamant tressés une jeune vierge docile et fascinée, sa sœur, … sa fille peut-être.

Il sourit toujours.

Ses ongles sont d’une netteté parfaite, son dos est droit, ses jambes immenses.

On ne sait pas à quel détail le reconnaître, pourtant on sait toujours que c’est lui. « plus adorable tu meurs », c’est ça l’indice.

Ou bien, est-ce ce jeune animal qui l’accompagne qui attire vers lui tous les regards ?

Janeth n’est pas guérie de sa vilaine blessure.

Entre deux enfants, entre deux flots de sang, elle supplie les hommes de remplir son ventre douloureux du pénis qui lui manque.

Elle rit fort, se gave d’ail et de sauce pimentée, prend les arbres à témoin que sa vie est un leurre…

princessemeurtrie.centerblog.net

le baptême

Janeth gravit les marches en bois, les pieds nus dans ses sabots.

Le bon Pierre monte derrière elle, regarde bouger les plis de son manteau, ses cheveux, sa main rouge agrippant lourdement la rampe d’escalier, le sac en plastique qu’elle balance au bout de son autre main : trois livres de pain rassis et une bouteille de rhum.

Janeth ouvre grand ses yeux et ferme bien serré son coeur, si serré qu’il pourrait passer par le goulot d’une bouteille de chianti.

Toute sa vie convergeait si insidieusement vers cet instant qu’elle en est déjà absente, absoute, distante, dissoute.

Elle va aimer la brûlure de l’alcool dans sa bouche, le feu rafraîchissant le long du tuyau qui va à l’estomac. Elle boira en silence, paisiblement, désespérément, jusqu’à ce que Pierre soit redevenu pierre, comme au point originel.

On voit un chouette morceau de ciel de plomb par la lucarne, qu’elle fixe en enlevant toutes les pièces de vêtements dont elle n’a plus que faire.

Janeth garde sa tunique de velours noir pour faire l’amour. Elle n’aime pas que les hommes constatent des yeux que sa peau est distendue et sa chair molle. Et le noir rend plus seyant le triangle de poils dorés qui amodeste la grossière écorchure.

Pierre enlève ses bottes et ses chaussettes, pour un premier contact avec le plancher, la réalité. Il n’aime pas trop les visites médicales.

Il sourit encore, fait sourdre dans la pièce une musique un peu orientale, ôte ses vêtements et se couche contre moi. Janeth s’appelle moi quand elle a bu une bouteille de rhum. Car la malheureuse ne sait plus réellement qui elle est.

Le voyage se passe bien. « Ne me crois pas quand je te dirai que je t’aime, je le dis à tout le monde. Mais il faut que je le dise. Sinon j’aurai l’impression de voyager sans avoir acheté mon billet. » « Et tout ce pain sec, c’est pour quoi faire ? » répond le bon Pierre fort à propos. « C’est pour aller le jeter aux canards, tu sais, si on loupe l’accostage. »

Pierre hésite maintenant à confirmer l’hypothèse du pudding. Ses doigts brillent des bribes de diamant, emmêlés dans la laisse tressée au bout de laquelle son petit animal domestique gémit une plainte rituelle.

le beau poème de françois mauriac

Les cimes, de la mer imitaient le murmure.

L’orage qui rôdait à travers la ramure

éclaira d’un feu bref deux mondes confondus,

Deux pâles univers l’un dans l’autre perdus :

Atys et Sangaris, dont la blancheur humaine

L’espace d’un éclair, déconcerta ma haine.

Je tordis sur leurs corps mille bras furieux,

Mais l’âpre paradis où leurs corps m’avaient fui

- le plaisir !- les rendaient indifférents aux dieux

Et la foudre inutile embrasait de ses feux

Leurs jeunes flancs luisants de sueur et de pluie.

Alors je fis silence autour de ce bonheur.

Mes branches s’égouttaient sur la double torpeur,

Sur le double sommeil de cette chair souillée

D’où montait le parfum de la terre mouillée

l’épilogue

Par souci de bonne moralité, et par sympathie pour les moniteurs de troupes scoutes dont les journées sont déjà suffisamment pénibles, l’histoire et les conteurs ont retenu pour version finale la double pendaison des amants de Montmartre, et ont dressé la potence sur un décor de claire fontaine en une campagne géographiquement indéterminée.

Pierre vit toujours, en Europe, et voyage beaucoup.

Janeth a été placée dans une réserve outre-Atlantique où il est interdit d’allumer des feux et de nourrir les spécimens.

Le personnel de gardiennage rend compte d’un « état stationnaire ».

On ignore s’il a jamais cherché à la revoir

jeudi 18 janvier 2001

Nico de Nerval à la banane

Gérard de Nerval c’est bien, Nico c’est mieux

Saint Cloud vingt-six juillet deux mille un

Cher JPB,

Mille millions de mille sabords de tonnerre de Brest, on n’en revient pas que vous soyez revenus.

C’est tout ce qu’il y aura comme pommade.

Je te donne cet inédit pour ton antenne. Toi bon narrateur. Ce n’est pas que je ne veuille pas m’impliquer mais je n’ai pas le téléphone. Cabines téléphoniques entre trois et sept heures du matin, pas confortables. Défilé de voitures de la maison pied-de-poule (elle sont bleutées maintenant, gyrophare orangé) et de banalisées, mais c’est jamais que de la rousse.

Pendant que j’y suis voilà l’idée : Nerval c’est pas mal, mais si j’essaie de brancher mes visiteurs sur Nerval, je fais le bide.Mes visiteurs ont environ quinze ans. Je les ai connus par mes drôles et ma drôlesse (drôle, drôlesse = enfant, en patois saintongeais). Les grandes personnes m’ennuient avec leur discours compassé. Je suis au rez-de-chaussée et ils apparaissent par la fenêtre, ils amènent des pizzas et du soda. Je suis la plus heureuse des personnes et if you stand by me it would lingers on : like the melody.

Bon, voilà l’idée. J’y viens (hum, déjà une digression). Tu vois moi j’étais bien amie avec Nico. Quand on était chez elle rue Beaurepaire près de République, c’était tout petit, elle pouvait pas décoller une quinzaine de gusses transis amoureux et qui la suivaient partout.

Elle ne pouvait même pas aller faire pipi toute seule. On avait un code : elle commençait à faire ses yeux écarquillés comme ‘the lady of Shallott’ dans Agatha Christie’s “the mirror cracked from side to side” et elle disait

“Don’t look back, don’t look back !

“Alors je me rapprochais d’elle et je disais : And, what if you do ? et elle répondait : “strange things to happen…” (avec son accent allemand).

Je m’arrangeais pour détourner l’attention de sa cour de prétendants quelques instants pour qu’elle aille faire pipi. Le truc bizarre à mon niveau, c’est que comme elle m’avait parlé d’une façon un peu ésotérique les types croyaient que je détenais quelque information capitale et donc toute leur attention était déviée sur moi. Ce n’est pas que j’étais fade au point de ne pas mériter l’attention, mais ce n’étais pas mon job en la circonstance.

Cela ne me donnait pas de sentiment de jalousie que tous ces gens soient amoureux d’elle. Nico était une masse si irréelle, si gigantique, qu’elle pouvait comprendre une infinité de satellites sans qu’ils ne se heurtent les uns aux autres. Vas-t’en savoir.

Un jour de l’année 1977 j’ai débarqué avec ma valise aux archives de Libération (c’était rue de Lorraine à l’époque) et Alain Brillon, le talentueux archiviste barbu (dessins, caricatures, poèmes), m’a prise en compassion et j’en garde un peu pour la prochaine fois mais j’espère que non parce que j’aime pas les prochaines fois, et il y avait Alain Pacadis. Comme j’étais possédée il m’aborde. Tu sais ce que je lui ai dit ? le truc tout con, la phrase musicale : offrez-moi une cigarette. Et bien sûr comme presque chanté…. Il tire son paquet de clopes et m’en présente une. Je la prends. il me tend la flamme de son briquet. Je saisis sa main et je dis : j’aime la forme de vos mains.

Ca, c’est du Brigitte Fontaine (son disque Brigitte Fontaine est folle, avec une main dont les doigts sont des seringues) c’est pour te dire que les gens se reconnaissent à une ou deux phrases, si jamais ils doivent se reconnaître. Hé ? Tu m’écoutes ?

L’idée c’est que les copains de mon fils s’en fichent de Gérard de Nerval ou de Vincent Van Gogh. Mais ils s’en vont fumer sur la tombe de Jimi Morrison et ceux qui n’ont pas Canal + prennent rendez-vous ici pour voir Cohn-Bendit en noir et blanc, ni rouge ni vert, monter au filet et gueuler camarades nous sommes tous des juifs allemands.

L’idée c’était que tu fasses rapidement mais proprement l’historique des radios libres (pluriel : il faut les impliquer toutes), comment vous êtes nés, comment vous avez tenus, comment la bonne cause est tellement vulnérable, comment vous avez traversé le désert, comment vous êtes là de nouveau. Anecdotes à l’appui. C’est le plan pour faire un chapeau de fric et surligner à l’usage de la nouvelle génération que détermination et ténacité sont les mamelles du futur, sauf que le futur c’est masculin et que masculin n’a pas de mamelles. Masculin a un pénis, une étincelle. Après il faut matrice et nourriture : le sang des menstrues. J’arrête, je ne suis pas en forme ce soir. Tous le monde t’embrasse : Manu Matou Zazie Marie Mômo Mimi Suyin Ma-ho Mado Marcel Bibi et tout le monde qu’il est beau. Lakma

Nico, de Velvet Underground

Banane (ci-contre)

gérard de nerval

Avec cette lettre j’envoyais « la véritable histoire de Pierre et de Janeth » que j’avais écrite pour Pierre Mimran, un saxophoniste catégorie “trop beau pour moi”. J’aime beaucoup cette nouvelle que j’ai écrite il y a une dizaine d’années, et je voulais l’entendre enluminée par la voix magique qui avait allumé le jour et la nuit dans mes vacances d’été. Parce que l’on était en été. Un été où s’ouvrait à moi des commencements surgissant des quatre horizons…

Comme récompense pour cette nouvelle Bourre m’a donné son numéro de téléphone perso. Ceux et celles qui veulent le téléphone perso de Bourre n’ont qu’à en faire autant.

Découvrons donc ici ensemble cette petite nouvelle naïve dédiée à Pierre Mimran

mercredi 17 janvier 2001

une fleur bleu ciel

lamagoo.kazeo.com

Je compte les heures qui séparent l’instant présent du prochain mercredi vingt-trois heures.

Je me fabrique des échappatoires manuels, j’imagine des dérivatifs audio-visuels, des travaux domestiques, des impératifs alternes et subalternes. Qui s’est battu, une cigarette entre les doigts, contre l’impérieux désir de l’allumer et d’aspirer une bonne vieille goulée de fumée, peut comprendre ce que j’éprouve face à la petite chaîne hi-fi, qui me tend diverses dérobades : écouter Dire Straits sur un c.d., écouter Zappa sur une cassette, écouter n’importe quelle autre station de radio. Mais j’ai peur de la nuit qui s’écoule et j’ai peur qu’il s’en aille. Je recommence à danser sur ses délires comme un ours avec un anneau dans le nez.

J’ai aussi essayé de faire style “je m’intéresse au devenir de votre radio et je t’écris pour te dire que tu es un animateur exceptionnel”, style “du fond de mon lit je vous écoute et Radio Ici et Maintenant c’est vraiment l’éclate du chef, signé : une auditrice fidèle”.

Mais je voulais que Bourre sache que j’avais moi aussi inventé une histoire d’amour avec des mots, je voulais qu’il sache comment je m’appelle. Pas par orgueil, mais parce que j’avais besoin de provoquer une preuve, une confirmation de mon existence.

Par un réflexe de survie je refusais de me laisser diluer dans le grand fleuve de ses souvenirs.

Comme l’Inconnue de la Seine, la petite noyée de Jules Supervielle, je refusais d’ôter ma robe.

la Sirène de Rodin

mardi 16 janvier 2001

j’aime pas ta gueule le retour

Andréane et Emmanuel sont furieux contre moi : « C’est méchant de téléphoner aux gens pour leur balancer “j’aime pas ta gueule” ».

Un peu déstabilisée, je plane au dessus des bouteilles vides d’avoir pu lui parler d’aussi près.

Je détache la page Sainte-Elizabeth de mon agenda scolaire et j’écris, j’écris des excuses, j’écris que j’adore sa gueule de radio-man et que je voudrais qu’il continue à marcher de son pas de géant dans les rues de la ville en mangeant des filles, en mangeant des maisons, en mangeant toutes les sensations qu’il continue à décrire pendant que j’écris. « Une photo c’est un instant, c’est une époque, c’est un morceau de carton, une photo c’est l’éternité, une photo ce n’est rien du tout… ». Avec Bourre rien ne compte que de survoler la ville en dévorant tout ce qu’il ne peut embarquer sur le dos. Sa façon de peindre un sujet est à l’inverse de celle d’un chercheur avec un microscope, par exemple : lorsque Bourre pose son sujet sur une plaquette de verre, il ne s’enfonce pas dans la structure microcosmique de la matière mais au contraire s’en désapproche, l’observe de plus en plus fasciné de n’en pas percer le mystère, l’extrait des couches sphériques au creux desquelles le mystère est engoncé, et donne à sa description la dimension effarante d’un point de détail qui s’anime et devient le point d’appui de l’univers. La mélodie dessinée par sa voix, sa voix charnelle, devient envoûtante parce qu’il passe d’un centre de l’univers à l’autre avec une déconcertante désinvolture, et il détourne le chaos inévitable en choisissant tout-à-coup un autre centre de l’univers. Il faut suivre.

On a le droit de s’endormir. Mais il le sait toujours, il vous endort pour mieux vous hurler dans l’intervalle de quelques minutes que ce n’est pas le moment de dormir.

C’est comme ça que je suis tombée malade de cette maladie étrange, la dépendance physique à la voix d’un animateur d’une émission de radio.

lundi 15 janvier 2001

there's no place like home

there’s no place like home… (fin de la lettre du 13 juillet)

Comme Dorothy je ferme les yeux très fort pour dire,

there’s no place like home

Je t’embrasse, tu veux bien m’envoyer une photo dédicacée ?

N.B. J’ai fait une chanson pour toi. Elle est… bien. Un peu cosmique, Bourre oblige. Minimaliste, obligé. C’est Andréane qui chante. C’est ma fille, elle a treize ans. Elle avait le blues ce soir. Elle pleurait. Pas longtemps, mais enfin ça m’a fait drôle parce que ce n’est pas son style de pleurer. Je voulais que tu sois là pour faire l’avion (on prend une cheville et le poignet et on fait tourner l’enfant, c’est terrifiant). Les garçons sont en vacances, Emmanuel ne vient pas parce que ici c’est la zone et que j’écoute la radio sur un nul FisherPrice. Mine de rien il est accro à la radio le poteau. Donc ça manque d’homme en ce moment, et en plus on n’en connaît pas des comme toi. Avec Emmanuel on pisse de rire, mais grave il manque de flambe. C’est un doux, quoi. Plutôt chat.

dimanche 14 janvier 2001

j'aime pas ta gueule

Ce soir-là, toute la troupe débarque Gare de Lyon ; Andréane, vraie mordue de Theme Park, ajoute du sel dans les frites pour faire boire ses clients, et de la caféine dans les boissons chaudes pour booster l’enthousiasme ; Léo zappe vaguement d’une chaîne câblée à l’autre.

En attendant l’entrée en piste de Jean-Paul Bourre, dans une vingtaine de minutes, Emmanuel me parle des nuits qu’il a passées à écouter les étranges histoires hantées de son conteur fétiche. A ma demande, il va chercher un exemplaire de “Le message des prophètes”, parce qu’il y a une petite photo sur la page d’introduction et je suis intriguée de savoir à quoi ressemble ce génie.

Sa voix, ses expressions rituelles, des cris de guerre couvrant souvent le track passant à l’antenne, et sa façon de rire, m’avaient laissé imaginer un personnage sensuel, massif, rapide et excentrique (cette nuit où je m’étais laissée emporter dans son délire, où je croyais voir un géant arpentant une lande crépusculaire aux bruyères serrées… ; cette autre nuit où il était devenu un phare au faisceau lumineux intermittent, au corps inébranlable battu par une mer furieuse, fracassant les vagues et éjaculant des jets d’écume…).

La petite photo restituait une impression de dureté presque agressive, et d’ascétisme mal vécu. En buvant du vin gris nous écoutions se dérouler cette voix et l’écœurement me gagnait, l’ogre aux bottes de sept lieues devenu soudain un falsificateur dissimulant sa bouche derrière barbe et moustache, un escamoteur d’évidence derrière des lunettes cerclées de noir, sous un grand chapeau.

Au moment de l’antenne libre, je descendais à la cabine téléphonique pour lui dire ma perplexité à son sujet : « J’aime pas ta gueule », cette phrase m’avait semblée assez percutante pour provoquer une réaction.

Je tentai une description de moi-même au téléphone ; l’asociale paumée qui se cache derrière des cheveux et sous des vêtements trop grands. Bataille : on était aussi moche l’un que l’autre. Au moment où je suis remontée chez Emmanuel Jean-Paul Bourre lisait ma lettre à l’antenne : …